CNEOF vs ISUOG : Comprendre les recommandations en échographie obstétricale
Lorsqu'on pratique l'échographie obstétricale en France, deux référentiels majeurs émergent régulièrement dans les discussions professionnelles : la CNEOF (Conférence Nationale d'Échographie Obstétricale et Fœtale) et l'ISUOG (International Society of Ultrasound in Obstetrics and Gynecology).
Mais quelle est réellement la différence entre ces deux instances ? Et surtout, comment les articuler dans notre pratique quotidienne ?
Faisons le point sur ces deux référentiels complémentaires, en insistant sur un message essentiel : la CNEOF définit le minimum exigible en France, mais vous pouvez – et devez – aller plus loin !
La CNEOF : bien plus qu'un simple référentiel
Une instance unique au statut exceptionnel
La CNEOF n'est pas une société savante parmi d'autres. C'est une instance consensuelle nationale qui réunit l'ensemble des sociétés savantes françaises concernées par l'échographie obstétricale et fœtale. Sa particularité ? Elle bénéficie d'une reconnaissance légale unique en son genre.
L'arrêté du 20 avril 2018 est sans ambiguïté : il présente la Conférence Nationale d'Échographie Obstétricale et Fœtale comme « l'instance unique définissant les règles de bonnes pratiques » en matière d'échographie obstétricale et fœtale en France.
Cette reconnaissance confère aux recommandations de la CNEOF une valeur opposable. Autrement dit, elles constituent la référence en cas de litige médico-légal. C'est ce qui fait toute la différence avec d'autres recommandations internationales.
Un contexte français spécifique
Pour comprendre l'importance de la CNEOF, il faut replacer son existence dans le contexte français unique de dépistage échographique universel.
En France :
- 3 échographies sont recommandées pour toutes les femmes enceintes (HAS)
- Ces examens sont pris en charge à 100% par l'Assurance Maladie
- Plus de 60% des actes sont réalisés en secteur libéral
- Environ 2 millions d'échographies obstétricales sont pratiquées chaque année
Ce système de dépistage populationnel systématique nécessite :
- Une homogénéité des pratiques sur tout le territoire
- Des règles claires et consensuelles applicables par tous
- Une protection juridique pour les praticiens et les patientes
C'est exactement ce que la CNEOF apporte.
Les points forts de la CNEOF : pourquoi elle est indispensable
1. Une protection juridique réelle
Le contexte médico-légal français, marqué notamment par l'affaire Perruche, a créé un besoin fort de recommandations précises et opposables. La CNEOF répond à cette attente.
En pratique, cela signifie :
- Si vous suivez les recommandations CNEOF, vous êtes juridiquement sécurisé
- Votre compte-rendu conforme à la CNEOF constitue une preuve de bonne pratique
- En cas de litige, c'est la référence qui fera foi
Cette protection est essentielle dans un contexte où la responsabilité médicale est régulièrement mise en cause.
2. Une approche consensuelle et multidisciplinaire
La CNEOF ne représente pas une seule société savante, mais réunit :
- Le Collège Français d'Échographie Fœtale (CFEF)
- Le Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français (CNGOF)
- Le Collège National des Sages-Femmes de France (CNSF)
- La Société Française de Radiologie (SFR)
- Et d'autres instances concernées
Cette diversité garantit que les recommandations sont équilibrées, pragmatiques et applicables par tous les professionnels concernés, qu'ils soient médecins ou sages-femmes.
3. Un cadre clair pour tous les acteurs
Les recommandations CNEOF définissent précisément :
- Les biométries obligatoires à chaque trimestre
- L'iconographie minimale à fournir (8 clichés au T1 depuis 2022 !)
- Les éléments anatomiques à décrire
- Le contenu du compte-rendu standardisé
Cette clarté permet :
- À chaque praticien de savoir exactement ce qui est attendu
- À chaque femme enceinte de bénéficier du même niveau de qualité, quel que soit l'endroit où elle se fait suivre
- Aux organismes de formation de structurer leurs programmes
4. Une adaptabilité à la réalité du terrain
Contrairement à ce qu'on pourrait penser, la CNEOF n'est pas figée. Le rapport 2022 le précise explicitement : ces recommandations « ne sont pas fixées et peuvent s'adapter aux réalités de la pratique ainsi qu'aux retours d'expérience ».
La CNEOF évolue régulièrement pour tenir compte :
- Des avancées technologiques
- Des nouvelles connaissances scientifiques
- Des retours du terrain
C'est cette capacité d'adaptation qui fait sa force.
5. Une égalité de compétence médecins-sages-femmes
Point crucial, la CNEOF reconnaît pleinement la compétence des sages-femmes dans la réalisation des échographies de dépistage, à condition d'être titulaires du diplôme requis.
L'arrêté de 2018 est clair :
- Les sages-femmes peuvent réaliser les échographies de première intention (dépistage)
- Elles peuvent réaliser certaines échographies focalisées sur prescription
- Seules les échographies à visée diagnostique sont réservées aux médecins
Cette reconnaissance professionnelle est un point fort du système français.
L'ISUOG : l'excellence scientifique internationale
Une approche complémentaire
L'ISUOG (International Society of Ultrasound in Obstetrics and Gynecology) propose une approche différente mais tout aussi précieuse.
Ses caractéristiques :
- Portée internationale et multiculturelle
- Basée sur l'evidence-based medicine (médecine fondée sur les preuves)
- Guidelines avec niveaux de preuve scientifiques (A, B, C)
- Mise à jour régulière selon les nouvelles données
- Flexibilité et adaptabilité aux contextes locaux
Important à noter : Les recommandations ISUOG précisent explicitement qu'elles « ne sont pas destinées à établir une norme légale de soin » et que leur interprétation peut être influencée par les circonstances individuelles et les protocoles locaux.
Public cible différent
L'ISUOG s'adresse principalement à :
- Des experts en médecine fœtale
- Des professionnels pratiquant l'échographie à haut niveau
- La communauté scientifique internationale
Les recommandations ISUOG vont souvent plus loin que le strict dépistage, intégrant des aspects diagnostiques et d'expertise.
CNEOF et ISUOG : comment les articuler en pratique ?
La CNEOF : votre socle minimal
Message essentiel : la CNEOF définit le PLANCHER, pas le PLAFOND !
En France, les recommandations CNEOF constituent :
- Le minimum exigible légalement
- La base opposable en cas de litige
- Le référentiel obligatoire pour les examens de dépistage
Mais attention : suivre uniquement la CNEOF ne fait pas de vous un excellent échographiste, cela fait de vous un échographiste conforme. C'est nécessaire, mais pas suffisant.
L'ISUOG : votre inspiration pour l'excellence
Les recommandations ISUOG vous permettent :
- D'enrichir votre pratique au-delà du minimum
- De vous former continuellement aux meilleures pratiques internationales
- D'affiner votre diagnostic dans les situations complexes
- De rester à la pointe de la science
La pyramide de l'excellence échographique
Visualisez votre pratique comme une pyramide :
Base solide (CNEOF) :
- Respectez scrupuleusement les recommandations
- Assurez-vous que chaque examen répond aux critères minimaux
- Documentez correctement (iconographie, compte-rendu)
Étage intermédiaire (Formation continue) :
- Participez régulièrement à des formations
- Échangez avec vos pairs
- Restez informé(e) des évolutions
Sommet (Excellence - ISUOG) :
- Allez au-delà du minimum quand c'est pertinent
- Intégrez les dernières avancées scientifiques
- Développez vos compétences diagnostiques
Le cadre légal français : ce qu'il faut retenir
Qui peut pratiquer ?
Depuis le décret n°2017-702 du 2 mai 2017 et l'arrêté du 20 avril 2018 :
Médecins :
- DIU d'échographie gynéco-obstétricale (obligatoire pour ceux ayant débuté post-1997)
- Peuvent réaliser : dépistage, diagnostic, expertise
Sages-femmes :
- Attestation universitaire d'échographie obstétricale (ou DU/DIU selon période)
- Peuvent réaliser : dépistage et échographies focalisées (certaines sur prescription)
- Ne réalisent PAS d'échographies à visée diagnostique
Délai de mise en conformité : 4 ans à partir de 2018 pour obtenir les diplômes requis.
Les trois types d'échographies
L'arrêté de 2018 distingue clairement :
- Échographie de première intention (dépistage) :
- Évalue le risque d'affection
- 3 examens recommandés (T1, T2, T3)
- Suit strictement les recommandations CNEOF
- Accessible aux médecins ET sages-femmes diplômés
- Échographie à visée diagnostique :
- En cas de risque avéré
- Exploration approfondie
- Médecins uniquement
- Échographie focalisée :
- Limitée à une partie de l'anatomie
- Surveillance ciblée
- Peut être répétée
- Médecins et sages-femmes (selon les cas)
Principe ALARA
La règle ALARA (As Low As Reasonably Achievable) est obligatoire :
- Limiter la fréquence des examens au strict nécessaire
- Limiter la durée d'exposition
- Interdiction des échographies "plaisir" ou "souvenir"
Exemples concrets de différences CNEOF vs ISUOG
Échographie du 1er trimestre
Iconographie :
- CNEOF 2022 : 8 clichés minimum obligatoires (vs 3 avant 2022)
- ISUOG : Nombre non spécifié, focus sur la qualité de visualisation
Biométries :
- CNEOF : LCC + DBP obligatoires
- ISUOG : LCC obligatoire, DBP optionnel
Message : La CNEOF est plus exigeante sur la documentation, mais rien ne vous empêche d'ajouter d'autres mesures pertinentes inspirées de l'ISUOG !
Cœur fœtal au 2ème trimestre
CNEOF :
- Coupe des 4 cavités
- Description "d'aspect habituel"
ISUOG :
- Coupe des 4 cavités
- + Coupe des gros vaisseaux (3 vessels view, outflow tracts)
Message : La CNEOF définit le minimum, mais si vous maîtrisez les coupes des gros vaisseaux (recommandées par l'ISUOG), n'hésitez pas à les réaliser ! Vous augmentez le taux de détection des cardiopathies.
Échographie du 3ème trimestre
CNEOF / HAS :
- T3 recommandée systématiquement entre 30-34 SA
- Dépistage universel
ISUOG :
- T3 non systématique dans tous les pays
- Indications ciblées selon contexte
Message : En France, le T3 de dépistage fait partie du parcours standard. Mais vous pouvez enrichir cet examen avec des éléments ISUOG (Doppler ombilical si RCIU suspecté, par exemple).
Conseils pratiques pour une pratique équilibrée
1. Maîtrisez d'abord la CNEOF
Avant de vouloir tout faire, assurez-vous de maîtriser parfaitement :
- Les 8 clichés du T1
- L'iconographie T2 et T3 obligatoire
- Le compte-rendu standardisé
- Les biométries de référence
C'est votre socle de sécurité juridique et professionnelle.
2. Formez-vous continuellement
La formation continue est recommandée (et bientôt peut-être obligatoire) :
- Participez aux formations CNEOF
- Suivez les webinaires ISUOG
- Échangez dans les groupes professionnels
- Lisez les mises à jour régulières
3. Allez au-delà quand c'est pertinent
Exemples concrets :
- Ajoutez la coupe des gros vaisseaux si vous la maîtrisez
- Réalisez un Doppler ombilical si croissance suspecte
- Documentez des éléments anatomiques supplémentaires si pathologie suspectée
Mais attention : n'ajoutez que ce que vous maîtrisez vraiment. Un examen mal fait est pire que pas d'examen du tout.
4. Documentez, documentez, documentez
Qu'il s'agisse de CNEOF ou d'éléments supplémentaires :
- Archivez vos images (obligation réglementaire)
- Rédigez des comptes-rendus clairs et complets
- Tracez vos décisions (pourquoi tel examen complémentaire, telle orientation)
5. Connaissez vos limites
La CNEOF et l'ISUOG insistent toutes deux sur l'importance de :
- Savoir quand adresser à un centre expert
- Travailler en réseau (périnatalité, CPDPN)
- Ne pas dépasser ses compétences
L'humilité est une qualité essentielle en échographie.
Formation : les ressources à votre disposition
Pour la CNEOF :
- Rapport complet 2022 : disponible sur cfef.org
- Formations DPC sur les nouvelles recommandations
- Webinaires du CFEF et des sociétés savantes
- Congrès nationaux avec ateliers pratiques
Pour l'ISUOG :
- Practice Guidelines : téléchargeables gratuitement sur isuog.org
- Education courses : en ligne et en présentiel
- Ultrasound in Obstetrics & Gynecology : journal de référence
- ISUOG Virtual Congress : formation continue à distance
Formations mixtes :
De nombreux organismes (comme FORMECHO, que vous connaissez bien !) proposent des formations qui intègrent :
- Les obligations CNEOF (base indispensable)
- Les apports ISUOG (pour aller plus loin)
- Des cas pratiques pour articuler les deux
Perspectives d'évolution
La CNEOF continue d'évoluer
Le rapport 2022 a marqué une étape importante avec :
- L'augmentation des exigences iconographiques
- La clarification des types d'échographies
- L'adaptation aux nouvelles technologies
À l'avenir, attendez-vous à :
- Des mises à jour régulières (tous les 5-6 ans environ)
- Une possible intégration de nouvelles techniques (IA, automatisation)
- Un renforcement de la formation continue
L'ISUOG à la pointe de l'innovation
Les guidelines ISUOG intègrent rapidement :
- Les nouvelles données scientifiques
- Les innovations technologiques
- Les évolutions des pratiques internationales
Rester connecté à l'ISUOG, c'est :
- Anticiper les futures évolutions de la CNEOF
- Découvrir les nouvelles possibilités diagnostiques
- Enrichir sa pratique quotidienne
En résumé : les messages clés à retenir
La CNEOF est indispensable car :
- Elle a une valeur légale opposable en France
- Elle protège juridiquement les praticiens
- Elle garantit une homogénéité du dépistage sur tout le territoire
- Elle est consensuelle et réunit toutes les instances professionnelles
- Elle définit un socle commun accessible à tous
Mais la CNEOF est un MINIMUM, pas un MAXIMUM :
- N'hésitez pas à aller plus loin quand c'est pertinent
- Formez-vous continuellement aux meilleures pratiques
- Inspirez-vous de l'ISUOG pour enrichir votre expertise
- Intégrez les nouvelles connaissances au-delà du strict minimum
- Visez l'excellence, pas seulement la conformité
L'ISUOG est un complément précieux car :
- Elle apporte l'excellence scientifique internationale
- Elle propose des niveaux de détail supérieurs
- Elle stimule la formation continue
- Elle anticipe les évolutions futures
- Elle enrichit la pratique au-delà du dépistage
En pratique :
- Base solide CNEOF : respectez scrupuleusement les recommandations
- Formation continue : restez à jour sur les deux référentiels
- Enrichissement ISUOG : allez au-delà quand vous le maîtrisez
- Documentation rigoureuse : tracez tout ce que vous faites
- Réseau professionnel : sachez orienter quand nécessaire
Conclusion : deux alliés pour une pratique de qualité
CNEOF et ISUOG ne sont pas en opposition, mais en complémentarité.
La CNEOF vous donne le cadre sécurisant indispensable à la pratique en France. Elle définit ce que chaque femme enceinte est en droit d'attendre, ce que chaque praticien doit fournir, et ce qui fait référence juridiquement.
L'ISUOG vous ouvre les portes de l'excellence internationale. Elle vous permet de dépasser le minimum, d'enrichir vos connaissances, d'affiner vos diagnostics, et de rester à la pointe de la pratique mondiale.
Le message essentiel :
"La CNEOF est votre socle, l'ISUOG votre tremplin. Respectez l'une, inspirez-vous de l'autre, et visez toujours l'excellence pour vos patientes."
L'échographie obstétricale est un outil extraordinaire de dépistage et de diagnostic. En articulant intelligemment ces deux référentiels, vous offrez à vos patientes le meilleur des deux mondes : la sécurité juridique du cadre français et l'excellence scientifique internationale.
Alors, prêts à passer un cran au-dessus ?