Télémédecine et échographie obstétricale et gynécologique : où en sommes-nous en 2026 ?

Par Pierre-Antoine Migeon – Sage-femme échographiste, SF du PARC et fondateur de FormEcho

En 2020, il a fallu un confinement pour débloquer en quarante-huit heures ce que nos instances réclamaient depuis deux ans : le remboursement de la téléconsultation pour les sages-femmes. Six ans plus tard, le paysage a radicalement changé. La question n'est plus de savoir si la télémédecine a sa place dans notre pratique, elle y est. La question est : est-ce que nous, échographistes en obstétrique et gynécologie, en faisons vraiment ce qu'elle permet ?

Honnêtement : pas encore. Et c'est précisément ce dont je veux parler.

Télémédecine et échographie obstétricale et gynécologique : où en sommes-nous en 2026 ?

Les chiffres qui donnent le vertige

Les sages-femmes sont aujourd'hui la première spécialité médicale utilisatrice de la téléconsultation en France, représentant 21,7 % des usages parmi les spécialistes selon l'étude Medaviz 2024. Sur la plateforme, elles constituent 22,4 % des professionnels inscrits, derrière les généralistes, devant les anesthésistes et les psychiatres.

En 2024, plus de 14 millions de téléconsultations ont été réalisées en France, et 42 % des Français ont déjà téléconsulté au moins une fois. La durée moyenne d'une téléconsultation de sage-femme est de 12 à 13 minutes, contre 10 minutes pour un généraliste. Ce n'est pas anodin : cela reflète la densité du contenu, le temps de l'écoute, la complexité des situations traitées.

Du côté de la téléexpertise, le décollage est encore plus spectaculaire : en 2019, l'Assurance maladie remboursait moins de 1 000 actes sur l'année entière. En 2023, elle en remboursait 30 000 par mois. En 2024, le cap des 700 000 actes facturésa été franchi.

Et pourtant, chez les échographistes en obstétrique et gynécologie, le silence reste assourdissant. Pourquoi ?

 

Ce que la télémédecine recouvre vraiment — et ce que l'échographie y a gagné

Rappelons d'abord que la télémédecine n'est pas un outil, c'est un cadre juridique qui recouvre cinq actes distincts. Trois d'entre eux nous concernent directement :

La téléconsultation : c'est le face-à-face à distance avec une patiente. Commentaire d'un résultat, orientation, suivi post-examen, prescription. Elle ne remplace pas l'acte échographique, mais elle en prolonge naturellement le suivi.

La téléexpertise : c'est l'échange entre professionnels de santé, sans que la patiente soit nécessairement présente. Un confrère ou une consœur (le requérant) vous sollicite (vous êtes alors le requis) sur une situation clinique, en vous transmettant des images et des éléments du dossier. Vous rendez un avis documenté, archivé, tracé.

La téléassistance médicale : c'est la plus sophistiquée des trois. Un professionnel de santé vous sollicite pendant qu'il réalise un acte, pour qu'à distance vous le guidiez en temps réel. C'est la main guidée à distance.

Chacun de ces outils a une place dans notre pratique, à condition de savoir exactement lequel utiliser, quand et comment.

 

La téléexpertise : notre acte orphelin

Soyons directs : nous pratiquons tous de la téléexpertise informelle depuis des années. Ce coup de fil à un collègue cardiologue fœtal avec une image en fond d'écran, ce message à un radiologue avec trois captures d'une endométriose difficile à caractériser, ce SMS posté dans un groupe WhatsApp de confrères pour avoir un second regard sur une image suspecte… c'est de la téléexpertise, mais réalisée hors cadre légal, sans traçabilité, sans protection, et sans rémunération.

La bonne nouvelle : depuis le 1er janvier 2026 et la mise en application de la Convention médicale 2024-2029, le médecin ou la sage-femme requis(e) est rémunéré(e) à 23 € par acte (cotation TE2), et le professionnel requérant perçoit 10 € (cotation RQD). L'acte est pris en charge par l'Assurance Maladie, sans aucun dépassement d'honoraires possible.

Autre avancée concrète : la téléexpertise est désormais exclue du plafond des 20 % d'actes à distance. Vous pouvez multiplier les téléexpertises sans rogner sur vos téléconsultations.

Qui peut faire quoi ?

En tant que sage-femme échographiste, vous pouvez être requis(e), c'est-à-dire que vous recevez une demande d'avis d'un confrère, d'une sage-femme de ville, d'un médecin généraliste, sur un cliché ou une situation clinique complexe. C'est votre expertise qui est sollicitée. Vous analysez, vous répondez, vous cotez TE2.

Vous pouvez également être requérante, c'est-à-dire solliciter l'avis d'un spécialiste en dehors de votre périmètre : un cardiologue pédiatrique sur une image cardiaque fœtale atypique, un fœto-pathologiste sur une suspicion d'anomalie morphologique, un radiologue sur une lésion utérine difficile. Dans ce cas, la limite est fixée à 2 actes par an et par patiente pour une sage-femme requérante, un plafond modeste, réservé aux situations qui le justifient vraiment.

 

La téléassistance : la frontière pionnière de l'échographie

C'est l'acte le moins exploité, et probablement celui qui a le plus grand potentiel pour notre discipline.

Imaginez une sage-femme exerçant seule dans un cabinet en zone sous-dotée. Elle réalise une morphologie T2 et repère une image faciale inhabituelle. Elle vous appelle via une plateforme sécurisée. Vous voyez son écran en temps réel, vous guidez son exploration : "oriente légèrement vers la gauche, maintiens ce plan sagittal, oui — tu vois ce que j'appelle un profil plat ? Concentre-toi sur les narines". L'examen est optimisé, la patiente orientée rapidement, et la professionnelle formée sur un cas réel.

La téléassistance fonctionne aussi dans l'autre sens : un médecin spécialiste de centre de référence peut assister à distance l'exploration d'une sage-femme pour valider une coupe ou approfondir un signe. C'est du compagnonnage numérique.

Techniquement, cela existe déjà. Certains fabricants d'échographes et des plateformes de télémédecine proposent ces fonctionnalités. Ce qui manque encore pour notre spécialité, c'est un cadre de bonnes pratiques adapté, que nos instances — CNSF et CNEOF en tête — devraient contribuer à définir.

 

Les règles du jeu : ce qu'on ne peut pas ignorer

Quel que soit l'acte pratiqué, trois conditions sont non négociables et s'appliquent à tous :

Le consentement éclairé de la patiente. Elle doit être informée et avoir donné son accord avant tout acte de télémédecine la concernant. Ce n'est pas une formalité administrative,  c'est une obligation légale inscrite dans le Code de la santé publique.

Un outil numérique sécurisé. WhatsApp, Telegram, iMessage — même chiffrés — ne sont pas des outils de télémédecine au sens réglementaire. Il faut une plateforme hébergée sur un serveur HDS (Hébergeur de Données de Santé), conforme RGPD. Des solutions comme Omnidoc, Rofim, Medimail, ou les modules intégrés à vos logiciels métier répondent à ces exigences. En 2026, il n'y a plus d'excuse technique : ces outils sont matures, simples d'usage et abordables.

La traçabilité totale. Chaque acte de téléexpertise doit faire l'objet d'un compte-rendu signé par le professionnel requis, archivé dans les deux dossiers (requérant et requis), et versé dans le Dossier Médical Partagé de la patiente si elle en possède un.

 

Et l'intelligence artificielle dans tout ça ?

On ne peut pas faire le bilan de la télémédecine en 2026 sans mentionner l'IA, tant elle reconfigure le terrain.

Les nouvelles générations d'échographes intègrent des assistants d'acquisition et d'interprétation : biométrie automatisée, détection d'anomalies de position du placenta, aide au positionnement de sonde. Couplés à des plateformes de téléexpertise, ces outils transforment la nature même de l'acte : les images transmises arrivent pré-annotées, pré-analysées, accompagnées de scores de probabilité.

La responsabilité de l'interprétation finale reste la nôtre. Mais l'IA modifie le niveau d'entrée de la téléexpertise, elle réduit le bruit, amplifie le signal, et rend exploitable à distance ce qui aurait nécessité une présence. Le potentiel pour les zones sous-dotées en échographistes spécialisés est réel, notamment pour le dépistage prénatal.

Le rapport CNEOF 2022 a relevé le niveau d'exigence de nos examens — l'iconographie du T1 passe de 3 à 8 clichés de référence. Dans ce contexte, la téléexpertise entre pairs peut devenir un outil qualité autant qu'un outil d'accès aux soins.

 

Alors, où en sommes-nous vraiment ?

La télémédecine est installée dans notre paysage professionnel. Les sages-femmes en sont les premières utilisatrices parmi les spécialistes. Le cadre réglementaire est solide, les tarifs ont été revalorisés, les outils sont disponibles.

Ce qui nous manque encore, c'est une culture de la télémédecine appliquée à l'échographie, une culture qui distingue ce qui se fait à distance de ce qui ne peut pas se faire sans la sonde dans la main, qui professionnalise nos échanges informels, qui valorise l'expertise que nous mettons gratuitement au service de nos confrères depuis des années.

En 2026, cette expertise-là, elle vaut 23 €. Et elle peut être tracée, protégée, et reconnue.

C'est un début.

Pour aller plus loin :

  • Convention médicale 2024-2029 — ameli.fr
  • Rapport CNEOF 2022 — cfef.org
  • Assises de la télémédecine — Feuille de route 2026-2028 — sante.gouv.fr
  • Étude Medaviz 2025 — medaviz.com
  • Guide HAS sur la qualité et sécurité des actes de télémédecine — has-sante.fr
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